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Le débat sur
l’édification de nouvelles tours à Paris enfle à l’occasion des
prochaines élections municipales. Nos grands architectes concèdent
volontiers que la tour Montparnasse est une incongruité, la tour «
Zamenski » de Jussieu une horreur, le front de Seine du XVème une
agression architecturale et urbanistique défigurant l’ouest de
Paris, que la « Grande Bibliothèque » est une ineptie froide et sans
grâce, que les tours d’habitat social de l’est de Paris ont, comme
celles de banlieue, créé de graves problèmes sociaux. Mais tout
cela, à leurs yeux, c’est le passé.
Aujourd’hui, ils ont tellement plus de talent qu’ils veulent voir
supprimés les freins à leur génie afin de créer à Paris des tours
d’une grande beauté témoignant de notre dynamisme. A défaut de quoi,
Paris deviendrait demain une « ville musée », Venise ou même Bruges. |
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Qu’importe à nos
nouveaux génies que Paris soit, aux yeux du monde et des Parisiens,
une des plus belles villes du monde, une des plus agréables à vivre,
une des plus attractives du fait même de son caractère homogène au
plan des volumes, ce qui lui permet de ne pas ressembler aux villes
du monde entier. Qu’importe que cette attractivité se manifeste
aussi par le fait qu’elle a, avec sa périphérie, le deuxième « parc
» de bureaux d’Europe, malgré les horribles contraintes dénoncées.
Que leur importe que les projets déjà « dans les tuyaux » à La
Défense doivent altérer gravement la perspective triomphale
construite au fil des siècles (quelle modernité de voir de la
Concorde tourner les éoliennes des nouvelles tours de La Défense …).
Que leur importe que certains d’entre eux aient pu exprimer leur
talent sans agresser Paris, en s’insérant dans ses perspectives et
ses volumes, comme ceux du musée du Quai Branly, de la Cité de la
Musique ou de l’Américan Center. Pour leur gloire, il leur faut des
« gestes architecturaux ».
L’ennui, c’est que les élus parisiens, jusqu’ici raisonnables et à
l’écoute des Parisiens, vacillent, Paris étouffant dans ses limites
administratives absurdes. Et surtout que nos architectes ont peut
être « vendu » l’idée au nouveau Président de la République, qui se
rêve dans les habits de Laurent de Médicis. Ecoutons son discours
récent : « Il n’existe pas de changements qui ne s’incarnent dans de
grands gestes architecturaux. Je voudrais une nouvelle Renaissance
française, notamment en matière d’architecture. L’architecture
donnera la représentation esthétique de cette nouvelle Renaissance.
Voilà ma vision : les architectes sont les marqueurs de l’évolution
de la société ». Cette ambition, cependant, peut s’exprimer
autrement que par les immenses tours souhaitées par nos architectes
: par exemple en créant des immeubles économes en énergie,
permettant de répondre à de nouveaux besoins de la société comme le
tri des déchets, la sécurité, des locaux de convivialité. Puisse
notre Président, qui veut, à juste titre, faire tant de réformes
utiles, savoir ne pas écouter ces flatteurs intéressés et, dans le
cadre des contraintes ayant fait la beauté de Paris, dans le respect
de la volonté des Parisiens, des paysages, des équilibres sociaux,
des contraintes du développement durable, faire sauter le vrai
verrou : donner de l’air à Paris, donner de la cohérence au
développement urbain, en créant, comme Napoléon III en son temps, un
grand Paris, avec ses communes limitrophes, à tout le moins. Que de
projets harmonieux deviendraient alors possibles à l’intérieur de
cette « nouvelle frontière », sans qu’il soit besoin de défigurer
Paris en singeant Dubaï, Shanghai ou Singapour, qui voudraient bien
avoir notre histoire et notre patrimoine. |